Les audiences dans le Nord

Nunavik

Les audiences dans le Nord ont débuté le 14 mars 2011 à Inukjuak, une collectivité située dans la région du Nunavik au Québec. En l’honneur de la tournée pan-nordique effectuée par la CVR et la Sous-commission des Inuits, les gens d’Inukjuak avaient bâti un igloo spécial pour leurs visiteurs. Il s’agissait là d’une première pour le commissaire Littlechild, qui n’était jamais entré dans un igloo!

L’aînée Elisapee Inukpuk a procédé à l’allumage du qulliq pour inaugurer les audiences d’Inukjuak. Après un discours d’ouverture, les membres de la Commission ont reçu les dizaines de survivants nunavimmiuts qui ont eu le courage de parler publiquement, souvent pour la première fois, de leur expérience dans les pensionnats.

Le 15 mars, la Commission s’est rendue à Kuujjuaq pour deux autres journées d’audiences, où d’autres survivants ont pu témoigner devant la Commission. Un festin avait auparavant été organisé en l’honneur de la CVR, où des centaines de personnes ont pu déguster des mets traditionnels.

Les trois premières journées d’audiences ont fait émerger certains thèmes, et plus particulièrement un sentiment de dislocation et d’isolement. De nombreux survivants ont souligné la grande distance qui séparait le pensionnat de leur communauté d’origine, jusqu’à 2 500 milles dans certains cas. Cette distance avait pour effet d’aggraver l’isolement de la majorité des enfants, qui, contrairement aux autres élèves, n’étaient pas autorisés à retourner dans leur famille pour les Fêtes. Beaucoup d’enfants n’ont pas revu leur famille ni leur communauté d’origine pendant des années, un problème que le commissaire Littlechild a évoqué en disant que « l’éloignement semble avoir grandement exacerbé la solitude et la douleur – vous étiez si loin de la maison. Être amené à 2 500 milles de chez soi sans pouvoir y retourner – il en résulte une solitude que le Canada doit apprendre et comprendre. »

À cet isolement venait s’ajouter, pour de nombreux élèves, la privation de tout ce qui leur était familier. Un certain nombre d’entre eux ont fait état d’une faim insatiable – faim de nourriture traditionnelle, faim du réconfort de leur famille.

Dans le Nord, le programme des pensionnats a été appliqué rapidement, et souvent avec rigueur. En l’espace d’une génération, les Inuits sont passés du nomadisme de chasseurs-cueilleurs à une vie sédentaire dans des peuplements, pendant que leurs enfants étaient envoyés pour longtemps vivre dans des pensionnats éloignés. L’abattage de leurs équipages de chiens par la GRC a d’autant plus accentué cette abrupte transition. Incapables de chasser et de pourvoir à leurs besoins, des communautés entières ont été dévastées et forcées de dépendre sur les allocations nordiques pour acheter de la nourriture et autres nécessités. On menaçait de priver d’aide gouvernementale les parents qui refusaient d’envoyer leurs enfants au pensionnat.

Aux dires de la commissaire Marie Wilson, le réseau des pensionnats fait partie de l’histoire du Canada : « C’est là le récit du Canada, son histoire. C’est le Canada qui a adopté les lois; le Canada qui a adopté les politiques qui ont mené à tout ça. Et c’est au Canada qu’il incombe d’en connaître les conséquences, de les reconnaître et d’y faire face. »

Les conséquences évoquées par la commissaire Wilson découlent de la dépossession familiale et culturelle imputable à l’expérience des pensionnats. À leur retour à la maison, beaucoup de ces enfants ignoraient leur appartenance et assumaient difficilement leur identité inuite. Pour certains, la lutte s’est poursuivie durant de longues années.

Ces luttes dont les racines remontent aux pensionnats perdurent aujourd’hui encore dans des communautés entières, aux prises avec des hauts élevés de suicide, à de nombreuses grossesses chez les adolescentes et à différentes formes d’abus.

Les conséquences des pensionnats ont trouvé écho dans les déclarations des survivants des survivants. Les enfants de survivants qui se sont avancés pour relater leurs expériences ont permis à la Commission de prendre directement connaissance des répercussions intergénérationnelles que le réseau des pensionnats a exercées sur les communautés inuites. Ils ont décrit ce que c’était que de grandir dans des foyers où les parents se débattaient tant bien que mal pour affronter un immense sentiment de perte. Pour bon nombre d’entre eux, le foyer familial n’était pas un environnement sûr, mais ces enfants maintenant adultes comprennent mieux aujourd’hui le comportement de leurs parents et l’impact qu’ils ont dû absorber. Les communautés ont entamé leur guérison.

L’honorable juge Murray Sinclair, président de la Commission, a tenu les propos suivants aux survivants des survivants : « Il est important pour nous d’entendre les enfants des survivants, parce que cette communication est importante. La réconciliation entre le parent, l’enfant et les petits-enfants est importante. Avant de pouvoir même parler de réconciliation entre les peuples, nous devons parler de réconciliation dans la famille. La réconciliation commence par une prise de parole dans la famille. »

Malgré l’impact dévastateur des pensionnats sur la culture inuite, l’assise linguistique demeure très solide. À preuve, presque tous les témoignages déposés devant la Commission ont été prononcés en inuktitut. Pour illustrer la solidité et la résilience des Inuits ainsi que la richesse de leur culture et de leurs traditions, d’excellentes performances de chants de gorge et de danses du tambour ont ponctué les activités organisées au Nunavik.